Roscoff, deux langages, deux mondes

L’étude des photosymbioses marines à Roscoff et la politique agricole dans la même région Ewen Chardronnet

Si la Station Biologique de Roscoff est un site de pointe en recherche sur les symbioses marines et les équilibres écologiques planétaires, paradoxalement la région de Roscoff est aussi le symbole d’un modèle agro-industriel à bout de souffle (en témoigne la crise des « bonnets rouges »), un enjeu majeur de notre société. La fameuse coopérative agricole SICAi, créée dans les années 1960 et aujourd’hui premier groupement français de producteurs de légumes, est implantée à quelques kilomètres et a contribué au développement économique de la ville avec notamment la création de la compagnie maritime Brittany Ferries par le fondateur de la SICAii et l’un des plus importants éleveurs porcins français, Alexis Gourvennec. Mais le modèle agro-industriel nord-breton est aussi bien connu pour avoir depuis des années pollué en nitrates les eaux de sa côte et entrainer la prolifération des algues vertes invasives. Ce texte propose un parallèle historique qui peut nous permettre de comprendre la discontinuité historique du 20ème siècle sur la compréhension biologique de notre environnement.

Symbiose du vivant et discontinuité historique

La capacité qu’ont certains animaux marins de tirer avantage de la photosynthèse en hébergeant une algue symbiotique est connue depuis la fin du 19ème siècle. Cette capacité, que l’on nomme photosymbiose, est basée sur les complexes structurels et fonctionnels qui lient deux organismes qui n’ont à priori rien en commun. Ces associations photosymbiotiques stables entre des métazoaires et des protistes photosynthétiques jouent un rôle fondamental en écologie marine comme le montrent les communautés des barrières de coraux et leurs vulnérabilités face aux menaces des changements globauxiii. L’association entre un hôte (multi ou uni-cellulaire) et un photosymbionte algale représente, en principe, une « domestication » de la photosynthèse qui peut résulter en une indépendance trophique aussi longtemps que les partenaires restent localisés dans la zone euphotique qui leur permet d’avoir accès à une source illimitée d’énergie solaire (Xavier Bailly et al., 2014)iv.

Il est en ce sens intéresser ici d’évoquer le vers marin plat connu sous le nom de Symsagittifera roscoffensis, et son partenaire algal vert photosymbionte obligatoire, la Tetraselmis convolutae. Pour le S. roscoffensis l’absence de partenaire algale entraine immédiatement sa mort, ce qui montre la besoin obligatoire de l’algue photosynthétique pour que l’animal survive. Mais ensemble ils forment une unité photosymbiotique unique (Bailly et al., 2014). Les études sur ce vers ont démarré à la fin du 19ème siècle à la Station Biologique de Roscoff (en Bretagne, donnant son nom au vers), à l’initiative de son directeur Yves Delage. L’origine et le rôle des énigmatiques « cellules vertes » habitant le corps du S. roscoffensis intriguaient, on pensait qu’il pouvait s’agir de chloroplastes à cause de l’accumulation d’amidon et de la production d'oxygène (Delage, 1886)v. Les corpuscules verts photosynthétiques et énigmatiques (les « zoochlorelles ») furent sans ambiguïté attribués à l’algue dans les études détaillées de Keebles et Gamble (1905, 1907)vi. Ces auteurs ont documenté l’ensemble de leurs expérimentations et observations sur la biologie, l’écologie et le comportement du S. roscoffensis et de la symbiose associées dans un livre titré Plant animals, a study in symbiosis, 1910vii.

En dehors d’être directeur de la Station Biologique de Roscoff Yves Delage était professeur de zoologie, d’anatomie et de physiologie comparée à la Sorbonne. Il a écrit l’un des grands textes étudiant et critiquant les théories du 19ème siècle sur la cellule, l’hérédité et la variation : La Structure du Protoplasma et les Théories sur L’Hérédité et les Grandes Problèmes de la Biologie Générale (1895)viii. Son livre écrit en 1896 avec E. Hérouard, Traité de Zoologie Concrète : la Cellule et les Protozoairesix fut l’un des premiers textes de protozoologie de son temps. Avec la biologiste anarchiste et néo-Lamarckienne Marie Goldsmith, Delage publia le journal L’Année Biologiquex qui tenait les biologistes informés des contributions les plus récentes, les éclairant de leurs propres commentaires. Considéré comme l’un des premiers néo-Lamarckien en France, Delage était toujours à l’affut des théories alternatives au néo-Darwinisme et conserva un intérêt constant pour les théories symbiotiques de la cellule. À la fin de sa vie Delage s’intéressa au travail de chercheurs russes qui exploraient la relation symbiotique entre les champignons et les algues dans les lichens. Cette propriété avait été montrée en 1879 par Heinrich Anton de Baryxi et Delage s’intéressa au biologiste et botaniste Constantin Merejkowsky qui proposait une théorie de la symbiogenèse – une théorie qui postulait que les cellules complexes avaient évoluées des relations symbiotiques entre des cellules moins complexes. Merejkowsky présenta sa théorie en 1910 dans ses travaux en russe, « La Théorie des deux plasmes comme la base de la symbiogenèse », et « Une nouvelle étude sur les origines des organismes », argumentant que les prédécesseurs des plantes avaient coopté les chloroplastes – qui furent un temps des bactéries vivant en liberté – il y a des milliards d’années de cela. Bien qu’oubliés avec la Première Guerre Mondiale, avant de décéder Delage poussa les travaux de Constantin Merejkowsky et ceux-ci furent publiés en 1920 à Nantes dans le Bulletin de la Société des Sciences Naturelles de l’Ouest de la France, sous le titre « La Plante considérée comme un complexe symbiotique »xii. À cette époque un autre botaniste russe, Boris Kozo-Polyansky, fut le premier à expliquer la théorie en termes d’évolution Darwinienne. Dans son livre de 1924 Symbiogenèse : un nouveau principe de l’Evolutionxiii il écrit « La théorie de la synbiogenèse est une théorie de la sélection basée sur le phénomène de la symbiose ».

Ces théories furent rejetées ou ignorées à leur époque. L’idée de la symbiogenèse ne réapparut qu’un demi-siècle plus tard dans la théorie moderne de l’endosymbiose développée et popularisée dans les années 70 par la zoologue et généticienne Lynn Margulis après sa contribution théorique « On the Origin of Mitosing Cells ».

Plus qu'une curiosité biologique, la symbiose est aujourd’hui reconnue comme l'un des moteurs les plus puissants de l'évolution du monde vivant.

Roscoff, sur terre, le règne de l’agro-industrie chimique

Pour mieux comprendre l’histoire de la région de Roscoff, il faut comprendre également l’histoire du développement du modèle agro-chimique.

La modernisation de l’agriculture repose sur l’application au paysannat des principes qui avaient au cours du 19e siècle transformé l’artisanat en industrie, les maîtres de forge en sidérurgistes. Cette évolution fut d’ailleurs sanctionnée par le passage du statut de ’paysan’, au statut d’agriculteur avec une insistance prononcée sur la qualification technique. L’agriculteur est l’équivalent champêtre du technicien. Par ailleurs à la fin du 19ème siècle on craignait de manquer de nourriture pour supporter la croissance démographique. Mais au contraire de l’artisanat, il fallait industrialiser non seulement les hommes mais aussi la nature : faire d’un champ un atelier d’usine. On a alors cherché à imiter la nature qui transforme, à l'aide des bactéries, l'azote de l'air en nitrate essentiel à la croissance des plantes. Les engrais chimiques venaient de naitre. On estime aujourd'hui que le tiers de l'azote que contient notre organisme est issu de ces engrais. Le procédé de fabrication fut rendu possible grâce à la théorie physicochimique de l'époque. Mais la production de nitrates a par contre conduit à celle des bombes de la première guerre mondiale. L'inventeur du procédé, l'Allemand Fritz Haberxiv, a ainsi obtenu le prix Nobel de chimie alors que ses travaux, sur l'ammoniac et le chlore, étaient en réalité délibérément tournés vers l'industrie militaire pendant cette guerre.

Après guerre, les difficultés d’adaptation de la paysannerie bretonne au nouveau modèle agricole fit prospérer sur les terres bretonnes le fascisme rural des Comités de défense paysanne – surnommés les Chemises Vertes pour leur sympathie pour le mouvement fasciste de la Plaine du Pô – de Henri Dorgères. La tenue à Bannalec, près de Quimper, du premier congrès national des chemises vertes, en décembre 1935, souligne également l’audience d’un mouvement dont l’essor dans la région fut significatif. Les méthodes de destructions des récoltes du syndicalisme agricole contemporain sont à aller chercher dans cet héritage ambiguëxv.

Les méthodes d’action directe firent un retour remarqué en 1961 quand les producteurs de la région se mirent à détruire les récoltes de pommes de terre et à bloquer la préfecture de Morlaix. Le jeune meneur syndicaliste Alexis Gourvennec fit un court séjour en prison mais devint à partir de ce moment-là une figure « martyre » de la cause agricole régionale, puis nationale. Mais Gourvennec était un entrepreneur déterminé, au même titre que Edouard Leclerc dans la grande distribution. Les deux allaient donner le ton de la réussite économique localexvi. La naissance de la coopérative allait venir peu après et leur permit d’embrasser le modèle économique de la « révolution verte ».

Le modèle que l’on nomme « révolution verte » désigne le bond technologique réalisé en agriculture au cours de la période 1960-1990 . Il a nourri le développement agricole de la région de Roscoff dans la même période. C’est avant tout la volonté politique et industrielle, appuyée sur les progrès scientifiques et techniques réalisés dans le domaine de la chimie et des engins agricoles durant la première guerre mondiale et poursuivis durant l'entre-deux-guerres qui a poussé son développement sur les terres fertiles du nord-Finistère. Mais cet âge d'or est révolu. La crise des “bonnets rouges” a montré qu’il était économiquement à bout de souffle et que par ailleurs il a dégradé le cadre de vie, remplissant de nitrates et d'algues vertes les nappes phréatiques et les plages bretonnes.